L’économie est-elle une science ?

Voici un petit mot d’introduction qui s’adresse plus spécifiquement aux élèves ingénieurs.
Il devrait, j’espère, vous aider à mieux comprendre cette matière parfois difficile et toujours atypique dans un cursus d’ingénieur.
Le premier contact avec l’économie est en général source de nombreuses frustrations.

Présentée comme une science, cette matière apparaît souvent impuissante à appréhender la réalité dans toute sa complexité.
La première année, voire celles qui suivent, l’étudiant puis le doctorant, le chercheur ou l’enseignant se trouvent armés d’une boîte à outils bien peu puissante en comparaison du physicien, du biologiste, du chimiste, sans parler du mathématicien ou peut-être du philosophe.
Mais revenons aux étudiants de première année.
L’objection la plus fréquente se résume en une interrogation : “Mais monsieur, ça n’est pas réaliste !”
Et effectivement, la réalité est toujours plus complexe que ce que décrivent nos équations.
Mais avant de complexifier à l’extrême nos modèles pour qu’ils soient plus réalistes, peut-être pouvons nous tirer des enseignements de ces cadres simples d’analyse.
Pour faire un parallèle avec un autre domaine plus familier des étudiants, ceux-ci se retrouvent dans la situation d’un photon auquel on tenterait d’expliquer la théorique cartésienne de la lumière.
Le photon aura vite fait de s’insurger qu’il est bien plus complexe que cela. Qu’il est une onde ! Pis qu’il est quantique !
Pourtant, il ne faut pas mettre au rebut l’optique géométrique, qui nous a apporté la lunette astronomique et le microscope.
On jugera en effet de tel ou tel théorie ou méthode scientifique en fonction de sa capacité à appréhender l’objet qu’elle se donne avec le degré de précision qu’elle juge suffisant (car même en physique quantique, cette précision n’est jamais absolue).

Pour commencer à répondre à cette objection, trouver la patience nécessaire aux premiers cours d’économie, il faut chercher à comprendre ce qu’est la science économique, son objet et ses outils.

Commençons en indiquant ce que l’économie n’est pas et de qui elle se rapproche.
L’économie en tant que science ne doit pas être confondue avec la politique économique ou la gestion et le management, qui, sans que cela ne soit une critique, ne sont pas des sciences, mais des arts, des pratiques.
A bien des égards, la politique économique est le prolongement de la science économique.
C’est en particulier par l’apport de critères objectifs que l’économie en tant que science permet à la politique économique de s’écarter d’un pur dogmatisme. Cette dernière peut alors fonder ses décisions sur la base des recommandations normatives les plus robustes possibles apportées par une méthode rationnelle, ou sur la base d’une analyse empirique (parfois par l’expérimentation) de la politique envisagée.

Par ailleurs, l’économie, dans sa partie quantitative, a développé de nombreux outils qu’elle partage avec les sciences-sociales ; si bien qu’il est parfois difficile de tracer une frontière nette entre ces 2 disciplines. Un exemple passionnant de l’incertitude de cette frontière est offert par la lecture de Freakonomics par Levitt et Dubner.

Ceci étant dit, qu’est donc la science économique ?
La science économique est bel et bien une science. Science à la fois descriptive et normative, elle s’apparente à la fois à la physique et aux mathématiques ou à la philosophie.

A la physique car toute une branche de l’économie a pour objet la description et surtout la modélisation des phénomènes économiques qu’ils soient individuels (microéconomie) ou agrégés (macroéconomie).
Assez simple à appréhender, cette première économie trouve facilement sa justification sociale et politique.
Mais elle ne doit pas faire oublier une seconde économie, plus théorique, qui consiste en la création de cadres théoriques auto-cohérents dans lesquels penser l’économie.
De même que les mathématiques nous offrent un cadre dans lequel penser le dénombrement (arithmétique), l’espace (géométrie), ou l’aléatoire (statistique et probabilités), de même que la philosophie nous offre un cadre dans lequel penser le beau (esthétique), le juste (morale), l’être (métaphysique), l’économie construit un cadre dans lequel appréhender le comportement des agents économiques.
C’est à cette économie que nous devons tout un corpus de concepts comme l’économie walrassienne, la pareto optimalité, l’équivalence ricardienne, la concurrence pure et parfaite, le planificateur central, et de nombreuses règles et théorèmes, qui ne s’appliquent que dans le monde abstrait de celui qu’on appelle parfois l’homo œconomicus, mais qui sont autant d’éclairages apportés sur le monde réel.

On le perçoit bien, la confrontation de ce cadre théorique avec la réalité sera forcément conflictuelle. Il ne faut donc pas se méprendre sur les objectifs de tel ou tel modèle ou exercice.
Dans les premières étapes de l’enseignement en économie, l’accent est généralement porté sur la compréhension et la maîtrise de toute une boîte à outil permettant de rationaliser les comportements de l’homo œconomicus, sans encore confronter cette construction aux données. L’étudiant reste dans le monde abstrait de l’homo œconomicus, et les résultats et conclusions sont alors à manipuler avec précautions, recul, voire esprit critique.

Une approche exhaustive devrait construire un modèle de comportement, en tirer les conséquences normatives, mais aussi en analyser la puissance descriptive.
C’est bien tout cela la science économique !
Et cette seconde étape est cruciale dans la levée de l’objection des étudiants : l’impératif de réalisme.
Pour des raisons techniques, la mesure de la capacité descriptive des modèles est presque toujours repoussée aux années de master, voire de doctorat.
En effet, l’économie souffre d’un double handicap : son objet d’étude est complexe et surtout daté et elle n’est que marginalement expérimentale, même si elle reste une science empirique.
Marginalement expérimentale car il est toujours possible de tester en laboratoire le comportement des agents, généralement incarnés par des étudiants lors d’un jeux, comme vous le ferez dans ce cours, ou celui d’économie de l’entreprise par exemple.
En situation réelle des expériences sont également de plus en plus courantes pour tester l’efficacité de politique économiques (RSA, assurance chômage…) ou de développement (microcrédit, subvention à l’éducation…).

Pour être complète, l’économie recours donc à l’estimation de modèles ou l’analyse d’expériences complexes par des méthodes qui le sont tout autant.
Néanmoins, dès les premières années d’études, il est possible sur la base de l’économie théorique seule de tirer de nombreux enseignements.
Et c’est en général l’objet des cours d’introduction à l’économie voire des cours suivants : qu’est ce que la croissance, le chômage, l’inflation, une bulle spéculative…
comment décrire une entreprise, un état, un consommateur ou un travailleur et leurs réactions à divers contraintes et stimuli sur divers marchés …
Toutes ces questions sont autant de prérequis à ce qui suivra pour les étudiants qui continueront dans cette voie mais qui en tant que telless ne sont pas dénuées d’intérêt.

J’espère qu’avec cet éclairage sur ce qu’est la science économique, vous aurez plus de facilité et de patience dans vos premières difficultés avec elle.

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